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Lettre de Marie Guyard (Marie de l'Incarnation) écrite à son fils, Claude Martin, le 20 août 1663.

 

 

"Mon très cher fils,

"J'ai réservé à vous faire séparément le récit du tremblement de terre arrivé cette année dans notre Nouvelle-France, lequel a été si prodigieux, si violent et si effroyable, que je n'ai pas de paroles assez fortes pour l'exprimer; et je crains même que ce que j'en dirai ne passe pour incroyable et pour fabuleux.

"L'on entendit de loin un bruit et bourdonnement épouvantable, comme si un grand nombre de carrosses roulaient sur des pavés avec vitesse et impétuosité. Ce bruit n'eut pas plus tôt réveillé l'attention, que l'on entendit sous terre et sur la terre et de tous côtés, comme une confusion de flots et de vagues qui donnaient de l'horreur. L'on entendait de toutes parts comme une grêle de pierres sur les toits, dans les greniers et dans les chambres. Il semblait que les marbres dont le fond de ce pays est presque tout composé, et dont nos maisons sont bâties, allaient s'ouvrir et se mettre en pièces pour nous engloutir. Une poussière épaisse volait de tous côtés. Les portes s'ouvraient d'elles-mêmes, d'autres qui étaient ouvertes se fermaient. Les cloches de toutes nos églises et les timbres de nos horloges sonnaient toutes seules, et les clochers aussi bien que nos maisons étaient agités comme des arbres quand il fait vent; et tout cela dans une horrible confusion de meubles qui se renversaient, de pierres qui tombaient, de planchers qui se séparaient, de murs qui se fendaient. Parmi tout cela l'on entendait les animaux domestiques qui hurlaient. Les uns sortaient des maisons, les autres y rentraient. […]

"On ne trouva pas plus d'assurance dehors que dedans : car par le mouvement de la terre, qui trémoussait sous nos pieds comme des flots agités sous une chaloupe, on reconnut aussitôt que c'était un tremblement de terre. Plusieurs embrassaient les arbres qui, se mêlant les uns dans les autres, ne leur causaient pas moins d'horreur que les maisons qu'ils avaient quittées; d'autres s'attachaient à des souches qui, par leurs mouvements, les frappaient rudement à la poitrine. Les sauvages, extrêmement effrayés, disaient que les arbres les avaient bien battus. Quelques-uns d'entre eux disaient que c'étaient des démons dont Dieu se servait pour les châtier, à cause des excès qu'ils avaient faits en buvant de l'eau-de-vie, que les mauvais Français leur avaient donnée. D'autres sauvages moins instruits, qui étaient venus à la chasse en ces quartiers, disaient que c'était l'âme de leurs ancêtres qui voulaient retourner dans leur ancienne demeure. Prévenus de cette erreur, ils prenaient leurs fusils, et faisaient des décharges en l'air contre une bande d'esprits […].

"Cette première secousse, qui dura près d'une demi-heure, étant passée, on commença à respirer; mais ce fut pour peu de temps, car sur les huit heures du soir il recommença, et pendant une heure il redoubla deux fois. […] Le redoublement vint trente-deux fois cette nuit-là, à ce que m'a dit une personne qui les avait comptés. Je n'en comptai pourtant que six, parce que quelques-uns furent faibles, et quasi imperceptibles. Mais sur les trois heures il y en eut un fort violent, et qui dura longtemps.

"Ces secousses ont continué l'espace de sept mois, quoiqu'avec inégalité. Les unes étaient fréquentes mais faibles; les autres étaient plus rares, mais fortes et violentes […]

"Un mois se passa de la sorte dans la crainte et dans l'incertitude de ce qui devait arriver; mais enfin les mouvements venant à diminuer, étant plus rares et moins violents, exceptés deux ou trois fois qu'ils ont été très forts, l'on commença à découvrir les effets ordinaires des tremblements de terre, quand ils sont violents; savoir quantité de crevasses sur la terre, de nouveaux torrents, de nouvelles fontaines, de nouvelles collines, où il n'y en avait jamais eu; la terre aplanie où il y avait auparavant des montagnes; des abîmes nouveaux en quelques endroits, d'où sortaient des vapeurs ensouffrées, et en d'autres de grandes plaines toutes vides, qui étaient auparavant chargées de bois et de halliers; des rochers renversés, des terres remuées, des forêts détruites, les arbres étant en partie renversés, et en partie enfoncés en terre jusqu'à la cime des branches. L'on a vu deux rivières disparaître; l'on a trouvé deux fontaines nouvelles, l'une blanche comme du lait, et l'autre rouge comme du sang. Mais rien ne nous a plus étonnés que de voir le grand fleuve de Saint-Laurent, qui, pour sa profondeur prodigieuse, ne change jamais, ni par la fonte des neiges, qui fait ordinairement changer les rivières, ni par la jonction de plus de cinq cents rivières qui dégorgent dedans, sans parler de plus de six cents fontaines très grosses pour la plupart, de voir, dis-je, ce fleuve, changer et prendre la couleur du soufre et la retenir durant huit jours."